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Travailler dans les mondes virtuels : quelles évolutions pour le droit du travail ?

Intelligence artificielle

  4 mins

 

Sophie Sereno regarde face caméra

Recruter, former ou collaborer dans des mondes virtuels n’est pas de la science-fiction. Porté par les capacités de calcul et de génération de l’intelligence artificielle, le métavers pourrait connaître un vrai développement. 

Pour Sophie Sereno, maîtresse de conférences en droit privé à Aix-Marseille Université, cette nouvelle forme de « métatravail » soulève des questions très concrètes : santé des salariés, cybercinétose, surveillance, responsabilité, applicabilité du droit du travail. Des enjeux encore peu visibles, mais qui pourraient devenir centraux pour les entreprises, les RH et les salariés.

Comment résumer vos travaux de recherche ?

Le cœur de ma recherche consiste à interroger la capacité du droit du travail à appréhender le développement du travail dans les environnements virtuels. Autrement dit, je m’interroge sur la possibilité d’appliquer les règles actuelles du droit du travail à des situations professionnelles exercées dans le métavers. Il ne s’agit pas de considérer ce dernier comme un espace distinct échappant au droit, mais d’examiner si les normes existantes conservent leur effectivité lorsque le travail s’effectue dans un univers virtuel immersif. Ce phénomène, que certains désignent sous le terme de « métatravail », s’inscrit dans la continuité du travail de plateforme.

Pourquoi avoir choisi de creuser ce sujet ?  

Le métavers est souvent perçu comme un concept lointain ou purement fictionnel, alors que des usages professionnels existent déjà. Certaines entreprises y recourent pour recruter, former, concevoir des projets ou organiser des formes de travail à distance plus immersives. Ces pratiques demeurent encore marginales et peu médiatisées, ce qui explique qu’elles soient rarement abordées sous l’angle juridique. Pourtant, des travailleurs évoluent déjà dans ces environnements virtuels, parfois de façon ponctuelle, parfois plus régulière. L’enjeu est donc d’analyser dès à présent ces pratiques naissantes afin d’en anticiper les implications en droit du travail.

Vos conclusions modifient-elle la vision du travail ?

Mes travaux montrent que le métatravail ne transforme pas seulement les formes d’organisation du travail : il interroge aussi certains fondements essentiels du droit du travail. Le premier concerne la territorialité des normes, puisque notre droit repose sur l’idée qu’un travail s’exerce dans un lieu déterminé. Or, lorsque l’activité se déroule dans un environnement virtuel, cette logique devient beaucoup plus fragile.

Le métavers met également en évidence des risques concrets pour les travailleurs, notamment sur le plan de la santé. Des recherches ont déjà identifié une pathologie spécifique liée à l’usage de la réalité virtuelle : la cybercinétose. Elle provoque des symptômes similaires au mal des transports - nausées, vertiges, troubles de l’équilibre -parfois dès les premières minutes d’exposition. D’autres effets peuvent aussi apparaître, tels que des troubles de la perception, des difficultés de concentration ou des phénomènes de déréalisation. Si ces risques ont été largement étudiés dans les domaines du jeu vidéo ou des loisirs, ils restent encore peu analysés dans un cadre professionnel. Le métavers pose donc de manière directe la question de la santé au travail et de l’obligation de sécurité de l’employeur dans ces environnements virtuels.

Enfin, ces univers immersifs soulèvent également des enjeux importants en matière de contrôle, de surveillance et de responsabilité.

S’il ne fallait retenir qu’une idée ?

Le message clé est celui de l’anticipation. Le métavers n’a pas encore connu le développement massif annoncé, mais cette situation pourrait évoluer rapidement, notamment avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Si cette transition devait s’opérer, elle serait sans doute rapide.

Il est donc essentiel d’aborder ces questions en amont, avant que ces usages ne s’imposent. Anticiper permettrait d’éviter une dérégulation ou une perte d’effectivité du droit du travail, au détriment de la santé et de la protection des travailleurs. Cette réflexion doit dépasser les frontières nationales et s’inscrire, a minima, à l’échelle européenne.

Sur quel sujet portera la suite de votre recherche ?

Je poursuis mes travaux de recherche sur la régulation des relations professionnelles à l’ère du numérique, en particulier autour de l’intelligence artificielle. Mes recherches portent notamment sur les mécanismes de discrimination que les outils algorithmiques peuvent produire ou renforcer, souvent de manière peu visible, voire indétectable.

Elles concernent à la fois l’emploi et la protection sociale, avec une attention particulière portée aux publics les plus vulnérables. L’objectif est d’identifier les risques, d’analyser leurs manifestations concrètes et de réfléchir aux leviers juridiques permettant de les encadrer.

Quel est le mot du travail que vous supprimeriez volontiers ?

Le mot que je supprimerais, c’est « courage ». On se souhaite très souvent « bon courage », comme si le travail était nécessairement une épreuve. Ce vocabulaire me dérange, parce qu’il renvoie l’idée que ce que l’on fait est difficile, voire pénible, même lorsque ce n’est pas le cas. J’ai le sentiment qu’il entretient une vision du travail comme une forme de souffrance permanente. Dire « courage », c’est aussi parfois une manière de clore la discussion, au lieu de s’intéresser réellement à ce que vit la personne en face.

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin

 

Les dernières publications de Sophie Sereno :

 

  • Métavers et droit du travail : regards sur une virtualité à (dé)finir ?  (article prochainement publié dans le cadre d’un ouvrage collectif dédié aux droits et au Métavers, aux Edition PUAM en 2026.)
  • Articles et ouvrages publiés :  

          https://cv.hal.science/sophie-sereno

          https://www.idref.fr/196131936  

 

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